Festival de Bayreuth : Fantaisie sur des thèmes du Ring (22/07/2026)
Il y a cent-cinquante ans naissait le Festival de Bayreuth, avec la création de L’Anneau du Nibelung. Faisons un rêve, et imaginons que des critiques de votre magazine préféré se soient rendus sur place à cette occasion, et pour quelques autres productions emblématiques de ce cycle.
Debussy le fit en 1888, son professeur Albert Lavignac en tira un livre fondateur (1897), Proust l’évoqua maintes fois dans A la recherche du temps perdu… Le voyage à Bayreuth a valeur de rite initiatique, voire de mythe. Mythe d’autant plus impénétrable que longtemps il fallut s’armer d’années de patience pour avoir ses places au Festpielhaus – ce qui n’est plus tout à fait vrai depuis plusieurs saisons. Pour retracer l’histoire du festival entièrement dévolu aux œuvres de Wagner – encore faut-il rappeler que les opéras de jeunesse que sont Les Fées (1833) et La Défense d’aimer (1836) n’ont pas droit de cité sur la Colline sacrée tandis que Rienzi (1840) y fera son entrée cette année –, faisons un voyage dans le temps, en forme aussi d’exercices de style. Un chemin en six stations forgeant autant d’articles tels que nous aurions pu les écrire si nous avions assisté à ces six productions qui jalonnent l’histoire de la Tétralogie à Bayreuth.
1876
Le pari presque gagné de Monsieur Wagner
Invasion à Bayreuth ! A l’occasion de son premier festival, pour reprendre un terme popularisé autrefois par notre gloire nationale, Hector Berlioz, cette bourgade endormie de dix-huit-mille âmes vient d’accueillir cinq mille visiteurs, la plupart sans doute bien en peine de la placer sur une carte quelques mois plus tôt. Et quels visiteurs ! Un afflux de monarques, précédés par celui de ces contrées, le timide Louis II de Bavière, qui assista aux répétitions générales, mais ne voulut pas se mêler à la foule des représentations, contrairement à l’Empereur du Brésil, Pierre II, et au Prussien Guillaume, Kaiser de ce nouveau Reich, dont la cinquantaine de Français ayant fait le déplacement a tenté d’ignorer la présence. Parmi nous, MM. Saint-Saëns, d’Indy ou Widor s’amusaient de cette étrange secte de dévots, et au premier chef de dévotes, qu’on nomme les wagnériens, venus non seulement de tous les horizons germaniques, mais de partout en Europe et même du Nouveau Monde.
Vision improbable de ces mondains et artistes, entassés dans les chambres louées chez l’habitant d’une ville où les hôtels sont rares, et les auberges incapables de satisfaire pareil afflux de ventres affamés. M. Tchaïkovski, venu comme correspondant d’une gazette russe, remarquait combien les effets du jeûne entament l’enthousiasme des plus fanatiques, ainsi que le sien ; mais M. Grieg, qui semble avoir élu domicile dans le nouveau sanctuaire où il s’est même glissé dans la fosse d’orchestre pour les répétitions, faisait preuve d’un inaltérable enthousiasme.
Voilà plus d’un quart de siècle que M. Wagner poursuit l’idée d’édifier une scène radicalement nouvelle. Zurich et Munich furent tour à tour envisagées, des plans dessinés par le grand architecte Gottfried Semper, dont on peut admirer le travail à Dresde, sans réunir les fonds colossaux nécessaires, malgré le soutien de Sa Majesté Louis II. Décidant que son art ne saurait être goûté que loin des capitales, et par ceux qui feraient le chemin vers lui, le musicien aussi idolâtré qu’exécré avait inspecté, il y a cinq ans, le bel opéra rococo édifié à Bayreuth par la margravine Frédérique Sophie Wilhelmine au siècle dernier, pour vite en constater l’inadaptation à son théâtre de l’avenir. Mais charmé par la cité, loin de l’agitation artificielle des stations thermales à la mode, il convainquit aisément les édiles de mettre à sa disposition un terrain sur une colline à un kilomètre des murailles. Il déploya ensuite une énergie inépuisable à financer ce chantier titanesque, pour lequel le docile Brückwald adapta les plans de Semper. Les recettes des tournées de concerts entreprises par le Maître, les dons des cercles d’admirateurs partout en Europe et aux Etats-Unis d’Amérique, ceux des monarques du Levant tel le Khédive d’Egypte Ismaïl Pacha (qui envisagea même d’inviter Wagner à composer pour son théâtre des bords du Nil, avant de se tourner vers son rival italien, Verdi) furent mis à contribution, un prêt du bienfaiteur Louis II s’avérant également décisif. La première pierre fut posée le 22 mai 1872, la scène accueillit une série de répétitions de L’Anneau du Nibelung dès le 1er août 1875, et les derniers travaux d’aménagement se poursuivirent encore un an, jusqu’à la représentation inaugurale ce 13 août.
Les visiteurs parisiens, qui étrennaient l’année dernière le nouvel opéra de Charles Garnier, voulu par l’Empire et achevé sous la République, trouvent matière à comparer deux visions de la modernité. A Paris, les fastes néo-versaillais de la façade, des espaces publics et de la salle, vitrine du ballet social qu’aiment à décrire nos écrivains, où les plus modestes doivent se contenter de places aveugles. A Bayreuth, un bâtiment fonctionnel, à l’aménagement minimal pour les spectateurs, dont l’auditorium conçu tel un amphithéâtre en gradins reprend les principes du théâtre grec, avec une visibilité parfaite depuis chaque place – les têtes couronnées bénéficient néanmoins de loges séparées, contre le mur arrière. L’orchestre de notre Opéra, dans sa vaste fosse largement à découvert, fait partie du spectacle dès qu’on s’élève au-dessus du parterre, dans une maison vouée à la présentation des trésors anciens du répertoire lyrique et chorégraphique de notre nation, autant que des nouveautés. Celui du Festspielhaus, où Wagner projette d’accueillir prochainement les chefs-d’œuvre de Mozart et Beethoven, mais qui est d’abord voué aux fruits de son propre génie, plonge dans un abîme invisible sous la scène, caché à la vue des spectateurs par un parapet qui en atténue le volume. On ne saurait décrire, sans l’avoir entendu, l’effet d’une phalange symphonique jouant fortissimo mais sonnant comme depuis le lointain, permettant aux chanteurs de nuancer à l’envi. Cela conduit même à douter de l’adéquation d’autres théâtres aux pièces écrites pour celui-ci. Sera-t-on réduit à brider l’orchestre, ou enclin à convoquer des voix trop claironnantes ?
Tout dépendra de l’avenir de la somme musicale et théâtrale qui nous fut présentée pour la première fois au fil de ces quatre soirées. Peu d’œuvres furent aussi connues du public avant d’être créées que ce Ring ! Wagner en écrivit le poème il y a plus de vingt-cinq ans, alors même qu’il en rêvait le théâtre, et des éditions ont abondamment circulé depuis. Ses mérites purement littéraires sont l’objet de débats. Eduard Hanslick, venu de Vienne pour la Neue Freie Presse, y lit pour l’essentiel des vers de mirliton, dont l’archaïsme contraste avec le délié de la poésie allemande aujourd’hui. Le jeune Edvard Grieg, en revanche, s’enthousiasme pour la fidélité wagnérienne à l’esprit des sagas nordiques. Les Français témoigneront de leur force d’âme en oubliant leurs malheurs récents pour goûter cette glorification de l’héroïsme germanique, en priant que ces dieux courroucés, ces guerriers infatigables et ces vestales prêtes à incendier les cieux dans leur sacrifice ne soient pas porteurs de sinistres présages.
Le Théâtre de la Cour de Munich, suivant l’ordre du roi Louis II, donne L’Or du Rhin depuis 1869 et La Walkyrie depuis l’année suivante, et si Wagner s’opposa à leur reprise à la scène ailleurs, leurs partitions ont voyagé, et lui-même en dirigea fréquemment des extraits en concert lors des tournées destinées à financer son Festspielhaus. Il fit de même pour Siegfried, dont une réduction pour chant et piano existe déjà, et quelques rares pages du Crépuscule des dieux. Découvrir ces deux derniers ouvrages dans leur intégralité, et l’ensemble de l’œuvre dans une approche unifiée, n’en constituait pas moins un événement habilement préparé par cet artiste de la réclame qu’est aussi le poète, compositeur, et homme de théâtre.
Avouons cependant, pour la représentation en scène, une déception partagée par de nombreux spectateurs, et que même les wagnériens fervents peinèrent à balayer lors des trois cycles complets qui furent donnés. Malgré l’idée nouvelle de plonger la salle dans une quasi-obscurité durant les représentations, en dépit des toiles peintes souvent admirables de Josef Hoffmann, le spectacle donnait une pénible impression d’amateurisme aux habitués des planches de Paris, Londres, Milan, Vienne, Berlin ou Pétersbourg. La faute à des machines peu fiables, mal manipulées et dénuées de poésie (le manège dans lequel les pauvres Filles du Rhin se balancent dangereusement dans les airs, l’arc-en-ciel sur lequel les dieux sont censés rejoindre le Walhalla monté dans le mauvais sens, ce dragon grotesque dont, nous dit-on, certains morceaux n’avaient pas été livrés dans les temps…), mais aussi à des éclairages inadéquats, trop forts quand il s’agirait de cacher les ficelles de tous ces trucages, trop faibles pour rendre justice aux mimiques des interprètes. C’est d’ailleurs fort dommage car, dans les scènes où l’on parvient à les voir, Wagner semble avoir communiqué à la plupart d’entre eux une belle énergie.
Le Maître fut d’ailleurs si contrarié des nombreux ratés de la régie qu’il s’enferma le plus souvent à l’écart du public, ou apparut à l’improviste dans la salle pour masquer de ses mains les yeux d’une spectatrice, en lui conseillant de se concentrer sur la musique. Et sur ce point, difficile de lui donner tort, tant l’exécution de l’ensemble fut presque sans faille. L’orchestre, placé sous la baguette précise et passionnée de Hans Richter, se composait des meilleurs musiciens venus des deux Reich, celui des Prussiens et celui des Habsbourg. L’imposante équipe de chanteurs communiait dans la même ferveur, à de rares exceptions près – dont la Sieglinde trop placide de Mme Schefsky, hélas, voix pourtant de toute beauté, et le Siegried d’une belle puissance mais bien peu juvénile de M. Unger. Inoubliables, en revanche, le Wotan autoritaire mais profond et nuancé de M. Betz, le Mime shakespearien de Monsieur Schlosser, le Siegmund à l’intensité déchirante de M. Niemann, les Gibichungen possédés de MM. Gura et Siehr, la Brünnhilde incandescente de Mme Materna – et on gardera une oreille à l’avenir sur Mlle Lilli Lehmann, qui chantait les premières notes de L’Or du Rhin parmi les Naïades et coiffait avec assurance le casque dans la cohorte des walkyries.
L’abbé Liszt pouvait légitimement tomber dans les bras de son gendre lors du banquet final, auxquels quelques correspondants de presse furent conviés. Nul ne sait, aujourd’hui, si le résultat financier de l’aventure en permettra la poursuite, ou si Wagner devra demain démonter son théâtre, comme il disait d’ailleurs vouloir le faire il y a vingt ans, lorsque son Ring aurait été présenté une fois. Mais l’événement attendu depuis si longtemps a eu lieu, et laissera dans les mémoires un souvenir impérissable.
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